Elle
gère plus de 50 projets de développement avec moins de 500 000 DH par an.
Son astuce : la formation de relais locaux et la gestion participative. On
la surnomme “la Zoulikha Nasri du Haouz”. Normal, c’est une fondation
Mohammed V à elle toute seule.
Il y a sept ans, Zahra Idali était encore une simple femme au foyer, comme
tant d’autres dans son petit village de Tahannaout (région de Marrakech).
Parce qu’elle n’en avait pas les moyens, elle quitte le lycée avant même
de décrocher son baccalauréat. Nous sommes au milieu des années 90, le
destin de Zahra est à ce titre “normal”. Deux ans à la maison familiale
finissent par la convaincre que la vie au foyer n’est pas faite pour elle.
Elle décroche un poste de secrétaire dans un cabinet de dessin pour le
bâtiment. Quelques mois plus tard, Zahra se lasse. Elle ne claque pas la
porte pour autant mais planche sur les esquisses de ses employeurs,
analyse les plans, s’applique à les reproduire le soir, une fois chez
elle. Quelques semaines encore et Zahra se lance à son propre compte. Elle
réalise, pour un cabinet basé à Marrakech, quelques façades de maisons,
des esquisses de titres fonciers et découvre sa région qu’elle sillonne
jour et nuit. Elle apprend à mieux connaître les gens et leur mode de vie.
Logiquement, Zahra peut très bien s’arrêter là... Maintenant qu’elle a un
boulot et une source de revenus, elle peut couler une douce existence.
Elle revient déjà de très loin.
Mais Zahra a un destin. Le soir, les femmes du village se retrouvaient
chez sa mère, faire causette autour d’un bon thé au safran. Zahra rentre
souvent tard et profite de ces “réunions” féminines pour faire le prof.
“Je leur enseignais quelques préceptes de la religion, des bases de
lecture et d’écriture, le tout dans un cadre très informel et souvent
jovial”, se rappelle Zahra. Surprise, les femmes accrochent. Mieux, elles
en redemandent. Cela marche tellement bien que Zahra adresse une demande
en bonne et due forme à la délégation de l’enseignement dont elle dépend.
Elle veut une classe de 19 à 21 heures. Elle finit par l’obtenir après des
tracasseries administratives qui la font sourire aujourd’hui.
Au début, une classe... La classe démarre avec 15 femmes, elles seront 69
à s’y bousculer après seulement une semaine. “Celles-là, je les considère
comme des militantes, elles étaient la risée du village. Les femmes
cachaient leurs bouquins sous leurs tuniques, devaient subir les
commentaires désobligeants au souk, dans la rue... Aujourd’hui, elles
lisent les journaux, le Coran et se prennent en main”, affirme Zahra. Elle
a maintenant besoin d’un cadre juridique tant son cours prend
d’importance. Elle épluche le dahir de 1958 et finit par créer Afoulki
(littéralement, “bien-être”). L’association se réunit dans un local
miteux, avec des briques et des sacs de ciment comme sièges. “Mine de
rien, c’est très important. L’absence de confort évitait le blabla et nous
obligeait à travailler et à avoir des résultats”, ironise Zahra. Sept ans
plus tard, Afoulki est une institution dans le Haouz. Elle dispose de son
propre siège sur trois étages. L’association y installe bientôt un cyber
café, un centre de beauté et un atelier de couture. Zahra et ses
animatrices ont déjà alphabétisé 5100 femmes et initié des projets de
développement à plusieurs centaines de kilomètres à la ronde. “Initier”,
Zahra ne choisit pas ce mot par hasard. “Notre rôle n’est pas de nous
substituer à l’état. L’objectif ultime d’Afoulki est de changer le
comportement des habitants”, martèle Zahra. Clairement, elle veut que les
habitants y croient, qu’ils se prennent en main et qu’ils se donnent les
moyens de changer leur quotidien. Rhétorique ? Déjà vu ? Pas grave. Zahra
tient plus que tout à la notion de gestion participative. Rien de nouveau,
n’est-ce pas ? Patience. Elle donne un exemple : quand la jamaâ construit
la mosquée du village, elle apprend aux enfants à ramasser les ordures
qu’il y a autour. Quand une école en préfabriqué est arbitrairement
installée au milieu d’un village en pisé, elle devient une bâtisse
étrangère qu’on accepte à peine. Les habitants trouveront toujours le
moyen de la dénigrer : “pas de toilettes pour nos filles”, “pas de
grillages contre les curieux”,... Trop bateau ? Pas si vite. Au bout de
quelques années d’associatif, Zahra a compris une chose : impliquer les
populations locales permet de pérenniser le projet. “Quand ils sont
consultés, les habitants s’approprient le projet, s’y investissent et le
préservent”.
Abandon scolaire Direction, Douar El Mezouar, aux portes de Tahannaout.
Zahra y a monté un projet ingénieux. Pour combattre le problème de
l’abandon scolaire, elle a touché des bailleurs de fonds locaux et
étrangers. Résultat des courses : un financement de 30.000 DH qui la fait
sauter de joie. C’est que la dame n’a pas besoin de plus pour
révolutionner la vie d’un petit village comme celui-ci. Son idée est
claire : les 30.000 Dirhams seront distribués (prêtées) à plus de 30
femmes, sans intérêts. Chaque femme disposera ainsi d’un micro-budget
qu’elle devra rembourser dans l’année, à son rythme. La relation avec
l’abandon scolaire ? Chaque prêt servira à l’achat d’une vache ou de
quelques moutons, qui permettront à la femme de se lancer dans l’élevage.
Mais avant, toutes devront inscrire leurs enfants à l’école. Une
animatrice passe de temps à autre. En cas de rupture de scolarité du
petit, la femme doit instantanément rembourser l’intégralité du prêt. “Je
n’ai rien inventé, explique Zahra. Moi-même, j’ai étudié grâce à
l’élevage”. Aujourd’hui, presque toutes les femmes ont remboursé leurs
dettes et presque toutes ont eu des petits veaux ou des agneaux venus
grossir leur étable. Et l’argent collecté ? Il a déjà été réinvesti dans
un autre douar, de la même manière. Si ça se trouve, au bout de la chaîne,
les 30.000 dirhams bénéficieront à quelques centaines de personnes, au
moins. Plus intéressant encore, Afoulki ne gère presque plus rien dans ce
projet. Là où elle passe, Zahra forme ce qu’elle appelle des relais
locaux. Au programme : formation en montage de projets, gestion
financière, identification de besoins, techniques de communication et plan
stratégique d’une association. En tout, plus de 50 associations dans le
Haouz ont déjà bénéficié de ce programme de formation et volent
aujourd’hui de leurs propres ailes. Elles n’ont plus besoin de Zahra pour
chercher des financements, ou pour impliquer le village dans leurs
projets. “C’est cela le changement de comportement, explique Zahra. Nous
refusons de gérer de gros budgets. L’argent n’est là que pour mettre en
pratique des notions enseignées lors des sessions de formation. Le rural
n’a pas forcément besoin de gros budgets mais le plus souvent,
d’ingéniosité et de persévérance”. Après coup, Afoulki intervient en
auditeur. L’association accompagne ses relais pour tenir une comptabilité
saine, des congrès normaux, des élections de bureau, etc.

Zahra, la militante Des projets comme celui d’El Mezouar, Afoulki en a
initié des dizaines depuis sa création. Dernier en date, un château d’eau
à Asni. Le ministère de l’équipement en a déjà construit un , mais il ne
suffit pas à tout le monde. Pas grave, Zahra réunit 40.000 DH. Problème :
le château du ministère a coûté exactement le quadruple. Elle fait son
étude de faisabilité et gratte sur tout ce qu’elle peut. Elle fait
travailler les habitants de la petite bourgade, gratuitement et à tour de
rôle. Quelques mois et le château est achevé : “Il est encore plus beau
que celui du ministère”, ironise Zahra. Elle explique : “Les gens du rural
savent exactement ce qui leur manque et se doutent des limites des moyens
de l’état. Ils ont juste besoin d’accompagnement, de quelqu’un qui leur
explique les choses simplement, qui leur donne un coup de pouce. Quand des
bailleurs de fonds exigent des formulaires que même un directeur central
peinerait à remplir, ils auto-éliminent beaucoup de gens. Quand de hauts
responsables rassemblent les habitants dans la grande salle de la province
pour leur expliquer en français ce qui défile sur le rétroprojecteur, ils
ne se doutent pas que la révolution pour ces petites gens, c’est d’accéder
au siège de la province et voir de l’écriture sur les murs”. Zahra souffle
un grand coup, elle ne peut se retenir de “faire sa militante”, et part
d’un long fou rire. Elle retrouve ses esprits quelques secondes après, et
affirme : “j’espère que l’INDH, même si elle a été livrée à l’intérieur,
se fera dans la proximité avec les populations. C’est notre dernière
chance”. Et Zoulikha Nasri, l’a-t-elle jamais rencontrée en fait ?
“Jamais ! Décidément ce surnom me colle encore à la peau. Si seulement je
pouvais avoir ses moyens, à Zoulikha Nasri...”
